La banque sans agence existe aux Pays-Bas. En Côte d’Ivoire, nous réinventons les nôtres.
Assalé Olivier KACOU6 min read·1 hour ago--
Pendant qu’une partie du monde supprime ses agences bancaires, la Côte d’Ivoire prouve qu’il existe une troisième voie: plus inclusive, plus innovante, et profondément africaine.
TL;DR — Pour les lecteurs pressés
Aux Pays-Bas, certaines banques ont supprimé toutes leurs agences et envoient leurs conseillers à domicile. En Côte d’Ivoire, le nombre d’agences a en réalité augmenté : 765 agences en 2025, soit +101 par rapport à 2023. Ce n’est donc pas une disparition: c’est une transformation. Pendant ce temps, une révolution silencieuse a tout changé : le mobile money. Avec 28 millions de comptes enregistrés et un taux d’inclusion financière passé de 41 % à 51 % en huit ans, la Côte d’Ivoire n’imite pas le modèle européen. Elle construit le sien.
I. Le reportage qui m’a arrêté net
Il y a quelques semaines, je regardais un reportage diffusé sur France 2. La scène se passe aux Pays-Bas. Un conseiller financier sonne à une porte, cartable sous le bras. Il entre dans un salon, s’installe sur un canapé, sort son ordinateur.
Pas d’agence. Pas de guichet. Pas de salle d’attente avec des tickets numérotés.
Le journaliste explique : certaines banques néerlandaises ont supprimé l’intégralité de leur réseau physique. ING a fermé plus de 300 agences entre 2016 et 2019. ABN AMRO a suivi le même chemin. Selon la Fédération Bancaire Européenne (EBF), les Pays-Bas comptaient environ 3 400 agences en 2010, contre moins de 1 800 en 2023. Une réduction de 47 % en treize ans.
La question qui m’est venue immédiatement : et la Côte d’Ivoire dans tout ça ?
II. La réalité ivoirienne : ce que disent vraiment les chiffres
Première surprise : et elle est de taille.
Contrairement à l’idée que l’on pourrait avoir, le nombre d’agences bancaires en Côte d’Ivoire n’a pas diminué. Selon la liste officielle de la BCEAO mise à jour au 22 mai 2025, notre pays compte :
- 28 banques et 4 établissements financiers à caractère bancaire
- 765 agences bancaires, soit +101 agences par rapport à 2023
- 1 200 guichets automatiques, soit +249 par rapport à 2023
- Un total de bilan des établissements de crédit atteignant 22 190 milliards de FCFA (≈ 40,19 milliards USD)
La Côte d’Ivoire concentre aujourd’hui 33,7 % de l’ensemble des actifs bancaires de l’UEMOA, soit la part la plus importante des huit États membres de l’Union.
Alors, pourquoi ce sentiment que les banques se retirent ?
Parce que la fonction des agences évolue, même si leur nombre augmente. Les opérations courantes (retraits, virements, consultations de solde) basculent massivement vers les canaux digitaux et les automates. Les agences se recentrent sur le conseil, les crédits complexes, l’accompagnement des entreprises. On ne parle pas de disparition. On parle de transformation phygitale : physique + digitale.
III. Pendant ce temps : la révolution que personne n’a vu venir
Mais réduire l’histoire de la finance ivoirienne à ses agences bancaires, ce serait passer à côté de l’essentiel.
Car pendant que les banques rationalisaient leur réseau, une révolution silencieuse a changé les règles du jeu. Cette révolution s’appelle le mobile money.
L’héritage de M-PESA
Tout commence au Kenya, en mars 2007. Safaricom lance M-PESA avec une promesse simple : permettre aux populations non bancarisées d’envoyer et recevoir de l’argent via leur téléphone, sans compte bancaire, sans paperasse, sans agence.
Le résultat est stupéfiant. En moins de dix ans, le taux d’inclusion financière au Kenya passe de 27 % à plus de 75 %. M-PESA compte aujourd’hui plus de 28,5 millions d’utilisateurs actifs en Afrique de l’Est.
La leçon est fondamentale : la banque doit aller là où les gens en ont besoin. Pas l’inverse.
La vague déferle sur la Côte d’Ivoire
Inspirés par ce modèle, les acteurs ivoiriens ont construit leur propre écosystème :
Orange Money (2008) — Le pionnier. Avec un chiffre d’affaires consolidé de 1 197,1 milliards de FCFA en 2025 (+10,4 %), Orange Côte d’Ivoire a investi 184 milliards de FCFA pour renforcer sa couverture réseau et déployé 1 131 nouveaux sites. Son parc global de clients atteint 38,5 millions.
MTN Mobile Money (2009) — En août 2025, MTN Côte d’Ivoire a fait un geste fort : la suppression des frais de dépôt et de retrait. Une décision qui dit tout sur l’intensité de la concurrence. MTN revendique 21 millions de comptes et 437 000 points de vente à travers le pays.
Wave (2020) — L’irruption radicale. Fondée par deux entrepreneurs américains, Wave arrive avec une promesse inédite : zéro frais sur les dépôts et retraits, 1 % seulement sur les envois. Face à des frais parfois compris entre 6 % et 10 % chez les opérateurs historiques, Wave a tout cassé. En 2021, on recensait déjà 20,7 millions d’utilisateurs du mobile money en Côte d’Ivoire. En octobre 2025, Wave a obtenu l’autorisation de créer Wave Bank Africa SA, devenant une banque agréée à part entière.
Djamo (2019) — La néobanque ivoirienne. En mars 2025, Djamo franchit le million d’utilisateurs actifs. Sa force ? Une carte Visa accessible sans les lourdeurs administratives des banques traditionnelles. Le chiffre qui dit tout : 60 % des utilisateurs de Djamo ont obtenu leur première carte bancaire grâce à la fintech, soit plus d’un million de personnes qui n’avaient jamais possédé de carte auparavant.
IV. Le vrai bilan : ce que les chiffres disent de nous
En 2014, la Banque mondiale notait qu’en Côte d’Ivoire, plus de personnes possédaient un compte mobile money (24 %) qu’un compte bancaire traditionnel (15 %). L’écart s’est creusé depuis, mais dans le bon sens : les deux ont progressé, et leur complémentarité crée de la valeur.
V. Le modèle phygital ivoirien : ni hollandais, ni kenyan
Revenons à notre conseiller néerlandais sur son canapé.
Ce modèle fonctionne aux Pays-Bas parce que 99 % de la population est bancarisée, la couverture internet est quasi universelle et la densité urbaine est extrême. C’est une réponse à une maturité atteinte.
En Côte d’Ivoire, nous avons un défi différent, et une opportunité différente. Notre modèle n’est pas la disparition des agences. C’est leur complémentarité avec le digital :
- Les agences se recentrent sur le conseil à valeur ajoutée, les crédits d’entreprise, l’accompagnement des PME
- Le mobile money atteint les 60 % de population rurale ou semi-urbaine que les agences n’ont jamais servie
- Les fintechs comblent les angles morts : première carte bancaire, crédit scoring alternatif, paiements marchands instantanés
- La BCEAO construit l’infrastructure réglementaire : l’Instruction n° 001–01–2024 et la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI), lancée le 30 septembre 2025, permettent des transferts instantanés 24h/24 entre tous les acteurs
C’est le modèle phygital ivoirien : ancré dans la réalité, tourné vers l’inclusion, nourri par l’innovation.
VI. la banque ne disparaît pas: Elle se réinvente là où on en a besoin.
Aux Pays-Bas, la banque du futur est sans agence. C’est le signe d’une transformation accomplie.
En Côte d’Ivoire, la banque du futur est hybride: physique là où c’est nécessaire, digitale là où c’est possible, mobile partout où c’est suffisant.
Les 765 agences ne sont pas une résistance au changement. Les 28 millions de comptes mobile money ne sont pas la mort des banques. Ce sont les deux faces d’une même pièce : un système financier qui se construit pour les 27 millions d’Ivoiriens, pas seulement pour les quelques millions qui vivent à Abidjan.
Wave est devenue une banque. Djamo dépasse le million d’utilisateurs. Orange Money couvre 38,5 millions de clients. Les banques traditionnelles ouvrent de nouvelles agences tout en développant leurs apps.
Ce n’est pas une contradiction. C’est une stratégie.
Et si la Côte d’Ivoire continue sur cette voie (avec la bonne réglementation, les bons acteurs et la bonne infrastructure) ce modèle phygital africain pourrait bien devenir une référence mondiale. Pas une copie du modèle hollandais. Une invention ivoirienne.
Sources
- BCEAO — Liste des établissements de crédit de l’UMOA, Côte d’Ivoire (mise à jour 22 mai 2025)
- SBS Software — Secteur bancaire en Côte d’Ivoire : mobile money et fintech (avril 2026)
- GSMA — State of the Industry Report on Mobile Money 2026
- Orange Côte d’Ivoire — Résultats financiers consolidés 2025
- MTN Côte d’Ivoire — Suppression des frais de dépôt/retrait (août 2025)
- Djamo — 1 million d’utilisateurs actifs (Digitalmag.ci, mars 2025)
- CommsOfAfrica — Wave Bank Africa SA (octobre 2025)
- BCEAO — Instruction n° 001–01–2024 relative aux services de paiement dans l’UMOA
- BCEAO — Lancement de la PI-SPI (30 septembre 2025)
- Fédération Bancaire Européenne (EBF) — Banking Supervision Report 2022–2023
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